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« Poil à peau dans le champ psychothérapeutique : résilience, médiation canine et féline »

A partir d’une pratique institutionnelle de suivis psychologiques conjoints avec l’animal, il m’est apparu que celui-ci est un potentiel tuteur de résilience, un parmi d’autres.

Ce postulat s’inscrit dans la clinique des justiciables, à savoir le champ du tricotage du lien. En effet, les victimes et les auteurs de délits et de crimes ont des besoins spécifiques et j’y relève un dénominateur commun : le passage de l’exclusion à la reconnaissance et à l’appartenance à la communauté humaine.

Au fil des rencontres, j’ai appris que l’animal est un allié précieux dans le lien à soi, à l’autre et au monde. Je situe l’expression « poil à peau » évocatrice du « peau à peau » (Didier Anzieu : 1995) en écho à ce qui est éprouvé dans la relation privilégiée d’attachement avec l’animal. J’apporte une précision : plutôt que de considérer que l’animal remplit telle ou telle fonction, j’emploie le terme « fonction » dans le sens d’être le fruit d’une rencontre entre l’individu et l’environnement (Enrst Cassirer : 1923). A ce titre, la relation plurielle inter espèces, encadrée, vient en support de points de développement de la santé mentale.

  • La fonction «lien» de la médiation animale est prépondérante. L’animal présent en consultation est un facilitateur relationnel : sa venue encourage la prise de contact et la création d’un lien de confiance entre la personne et l’intervenant. Il représente potentiellement un pont relationnel et humanise la rencontre en créant des liens entre les êtres en co-présence en favorisant que chacun considère l’humanité de l’autre au-delà de son statut contextuel de praticien ou de patient. Il donne également une tonalité vivace à l’ambiance.
  • Les fonctions tierce et cadre

    L’animal fait tiers et diffracte le transfert et sa présence désengorge la charge émotionnelle : il triangule le rapport duel et il propose une mise en relation par le corporel. La clinique m’a appris qu’il s’agit d’un tiers dont il y a à tenir compte du rythme ; qui invite à des ajustements relationnels ; qui nécessite des repères et avec lequel la notion de la limite se pose. Ce tiers a la particularité de permettre un contact physique et sa présence convoque la dimension de la bientraitance, perçue à partir des diverses places occupées en séance, ce qui est particulièrement précieux dans le paysage clinique du passage à l’acte, tant pour les victimes que pour les auteurs.

  • La fonction pare-excitation

    Cette fonction regroupe les fonctions contenante et anxiolytique. Le chien ou le chat se prête à être investi, en séance, en tant qu’interlocuteur sécurisant, ce qui confère contenance et réassurance. L’être non parlant assouplit les résistances, facilite le déploiement de la sphère émotionnelle et reconnecte à un registre basal. Cette contenance favorise la disponibilité à soi-même et à autrui. L’entretien psychologique est une situation potentiellement anxiogène. La médiation, en désengorgeant la charge émotionnelle, est une source d’apaisement. Elle encourage l’émergence d’une énergie salvatrice par la dimension vitalisante du plaisir et du rire. En mobilisant ses ressources intrinsèques et en accédant à une forme d’ancrage, la personne est plus accessible. Cette fonction vient soutenir le soin. En outre, l’être canin ou félin est vécu du côté d’une réassurance ; d’une sécurité et d’un accordage. Son «corps refuge» (Fossier Varney : 2016) offre au patient un corps à corps par lequel il se pose physiquement et psychiquement sur le chien ou le chat. A ce titre, je soutiens que l’animal constitue un lieu d’ancrage à partir duquel (re)tisser les limites corporelles et psychiques ce qui est ressource à l’égard des carences du côté du Moi-peau qui singularisent ces tableaux cliniques.

  • Les fonctions miroir, énonciatrice et transitionnelle

    L’animal reflète le paysage intérieur et, par son comportement, renvoie le patient à lui-même. Cet écho est inédit, dans la mesure où il se réfère au non humain et à l’animalité. Le dispositif offre au sujet un nouvel angle d’approche sur son rapport à l’autre autour de : «Comment je me relie à la différence?». Il est ainsi appelé à se positionner sur sa propre place. Cette fonction interroge car le chien et le chat confrontent et mettent à l’épreuve de l’altérité. J’y vois une invitation à apprendre sur lui-même et sur l’autre. L’intérêt de cette fonction réside dans la dimension indirecte, et par la mise en vie, d’un substrat, dont l’intervenant, dans la mesure du possible, se saisit.

    En consultation, l’animal est investi comme support de projection et d’identification, et permet de dire «sans dire», sa présence libère ainsi la parole. Cette fonction évocatrice renvoie à l’émergence de souvenirs. Le climat de confiance encourage le patient à les partager avec le professionnel, ce qui contribue à l’enrichissement d’un matériel clinique, toutefois, je propose de ne pas réduire l’animal à un écran projectif.

    Le dispositif est source d’une forme de «confusion», autrement dit d’une désintégration de l’expérience. Cela représente une opportunité d’un éclairage créatif autour de l’identité. L’intérêt réside dans la mise en perspective et en mouvement d’une dynamique, que le psychologue et l’assistant social accueillent, cultivent et nomment. Cet espace transitionnel soutient la personne dans son cheminement. Cette porte d’entrée sur les modèles relationnels en jeu est une ressource.

    En effet, le chien et le chat réagissent, entre autres, en miroir du monde intérieur du sujet et de l’ambiance en consultation. Par sa différence sensorielle, l’animal reflète un écho inédit aux êtres en co-présence et il invite à une régression dans l’univers des affects. Sa présence libère la parole en appelant des évocations et en réveillant les conflits psychiques qui s’actualisent dans le transfert. Cette relation, à la fois plurielle, et inter-espèces est délimitée et permet de s’énoncer et de se décentrer.

    Ce décalage est propice à un travail autour de la reliance entre ce qui appartient au patient et l’environnement extérieur, ce qui est précieux au regard d’une part, de la confusion psychique dans laquelle vivent les personnes traumatisées, et, d’autre part, de la coloration «hors du temps» propre au parcours carcéral.

  • La fonctions réparatrice & humanisante

    Le soin par le contact animalier est potentiellement réparateur s’il est source de valorisation. Des enjeux autour de la reconnaissance de la dignité et de l’appartenance à la communauté d’êtres sont à l’œuvre. Cela est précieux dans une clinique du repli. Il s’agit, à partir du réel de la brisure, d’une porte ouverte sur la restauration du point de vue imaginaire, qui, par une éventuelle mise en mots, est reprise dans le symbolique. L’animal est le partenaire privilégié d’une relation d’attachement sur laquelle s’étaye un travail autour de la reconnaissance ; de la différenciation ; de l’empathie et de l’appartenance. Ce cheminement est central pour des êtres en mal d’ancrage ; d’inscription ; de lien et en quête identitaire. Nous pensons que cette fonction est la fonction «humanisante» par excellence, soutenue par l’éprouvé autour du toucher. A ce sujet, le propos de J. Michalon est ressource : il considère qu’il s’agit, dans le soin par le contact animalier, d’accompagner l’individu vers une reconnaissance de l’existence de l’animal et de la sienne, par exemple, à travers le toucher. Cela soutient la conscience de soi et de l’autre ainsi que le processus de se vivre comme un être à part entière à travers la perception de son propre corps et de celui de l’animal.

La pratique donne à voir la relance d’un élan vital, qui se dessine à travers ces liens singuliers de poil(s) à peau(x). Je soutiens que cela tient à ceci : l’animal est un sujet d’investissement sécurisant, autrement dit, un support d’un attachement et le dispositif favorise la création de tissus affectifs dans une zone sécure de retranchement. Le chien ou le chat de thérapie représentent des chaînons de la reconstruction sociale c’est-à-dire un premier pas vers une relation avec les pairs. L’animal, en reconnaissant l’humanité de son interlocuteur, contribue à ce qu’il (re)devienne un être social à part entière. En outre, la valorisation éprouvée en séance au contact du partenaire animal panse les blessures narcissiques.

Dès lors qu’un tuteur de résilience est un être qui manifeste de l’empathie et de l’affection ; de la patience ; qui laisse son interlocuteur libre de parler ou non et qui encourage l’enfant (ou l’adulte), l’animal me semble être une potentielle source de résilience. La relation d’attachement de qualité avec le chien ou le chat et le plaisir éprouvé au cœur de la rencontre constituent un point d’appui possible au travail de narration et à la reprise d’un nouveau développement. A l’image d’une «main tendue», c’est-à-dire d’un tuteur rencontré dans l’environnement, j’emploie l’image d’une «patte tendue». Celle-ci incarne une offre de résilience visant à (re)-mobiliser les capacités du sujet et de son entourage.

Je soutiens qu’une clé de résilience est l’estime de soi et que l’animal participe à la renforcer. La valeur de refuge de l’animal est un premier pas vers une relation avec les pairs. A ce titre, je conçois les liens singuliers de poil(s) à peau(x) comme une relance d’un élan vital par la création de tissus affectifs dans une zone sécure. L’animal reconnaît l’humanité, panse les plaies intimes et contribue à ce que la personne en souffrance (re)devienne un être social à part entière : il est un chaînon de la  reconstruction sociale. La place de l’animal dans la reliance à soi et à l’autre est un point d’arrimage au monde extérieur et un support de l’accès à l’individuation.

En conclusion, la médiation animale lorsqu’elle est balisée, que l’animal est libre de s’exprimer et que le (jeune) patient est réceptif est une expérience sans cesse renouvelée d’une invitation muette à rejoindre «la valse de la vie». Afin de préserver le bien-être animal et d’optimiser le processus thérapeutique, mon parti pris est de m’appuyer sur une équipe plurielle d’animaux de médiation. Cela dit une question reste ouverte : « De quelle manière chaque animal, en tant qu’acteur relationnel, agent conscient et être sensible doté d’une singularité, se colore de l’humanité qu’il rencontre dans son environnement de travail? »